LE MONT-BLANC AU PATRIMOINE MONDIAL DE L’HUMANITÉ ? par Vincent Neirinck

Cela fait des décennies que l’on parle d’une inscription du massif du Mont-Blanc sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO. Lancée par les associations, l’idée a mis du temps à mûrir ; quand les états concernés étaient intéressés par la démarche —en 2000, la France inscrivait le massif sur sa liste indicative, inventaire des biens à inscrire in fine sur la liste du patrimoine mondial ; en 2008, c’était le tour de l’Italie―, les acteurs du territoires rechignaient, et inversement.

De l’eau a désormais coulée sous les ponts, les mentalités évoluent, l’environnement est devenu un sujet d’intérêt majeur —nationalement, les débats autour du Grenelle de l’environnement et de la COP 21 ont touché les esprits. Localement, la pollution de l’air est un problème de santé publique―, les temps sont désormais venus de marquer l’essai. Le conseil municipal de Chamonix a relancé l’action en janvier 2017 en adoptant à l’unanimité une motion demandant l’engagement de la procédure d’inscription du massif du Mont Blanc sur la liste du patrimoine naturel et culturel de l’UNESCO. Le 24 octobre dernier, la Conférence Transfrontalière Mont-Blanc (CTMB) —composée des collectivités territoriales des Savoie, de la Région Autonome de la Vallée d’Aoste et du Canton du Valais―, ainsi que des élus et représentants des trois états se sont réunis à Chamonix pour signer une déclaration d’intention les engageant sur le chemin de l’inscription du massif au patrimoine mondial et culturel de l’UNESCO.

Un chemin long, mais enthousiasmant et fédérateur, s’ouvre devant tous les acteurs du massif pour aboutir à cette reconnaissance des caractères naturel et culturel exceptionnels du Mont-Blanc.
Un comité de pilotage et des groupes de travail thématiques vont être très bientôt mis en place pour porter cette candidature. De nombreuses étapes sont programmées pour 2018, impliquant ces instances de la CTMB, des experts en sciences naturelles et culturelles mais aussi les habitants, les associations et les acteurs économiques incontournables de ce territoire tri-national.

En juin 2018, se tiendra à Chamonix le congrès « Substainable summits conference », consacré à l’avenir des hautes montagnes du monde. Une soirée de ces rencontres, intitulée « Mont Blanc et UNESCO : construisons ensemble l’avenir du massif » sera l’occasion de faire le point sur les enjeux et les modalités de cette inscription.

Retrouvez Vincent et Jean-Christophe sur http://8montblanc.fr/replay/acces-direct-du-mardi-13-fevrier-2018/  (l’interview démarre à peu près 7 mn après le début de l’émission)

L’UNESCO VU PAR LES CHAMONIARDS

 

2011

 

Le massif du Mont-Blanc au Patrimoine mondial de l’UNESCO Qu’en pensent les Chamoniards ?

Par Eric Lasserre,
délégué « Vallée de l’Arve » de Mountain Wilderness, administrateur de proMONT-BLANC

 

 

Après la demande en 2012 d’un classement de l’alpinisme au patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’UNESCO, qui est une convention différente de celle du patrimoine mondial, la commune de Chamonix franchit en 2017 un nouveau pas et s’engage dans la démarche pour le classement du Mont-Blanc au patrimoine mondial naturel et culturel de l’Humanité.
Sans doute l’implication constante des associations, notamment proMONT-BLANC, toujours mobilisées depuis 20 ans pour ce classement, n’est pas étrangère à cette décision ?

 

Rapidement, Chamonix parvient à convaincre la Conférence transfrontalière Mont-Blanc et
obtient l’aval d’une « grande majorité » (à l’exception de Saint-Gervais) de communes des trois pays, ainsi que l’accord du département et de la région.
De la part du maire de Chamonix, il y a certainement une volonté de « redorer le blason » de sa vallée impactée par une pollution atmosphérique préoccupante. En effet, cette pollution de l’air, qui fait les gros titres de la presse nationale, pourrait à terme compromettre l’avenir touristique de nos vallées.
Eric Fournier voit sans doute dans cette nouvelle démarche une voie pour obtenir des contributions afin de mieux lutter contre cette pollution, limiter le trafic poids-lourds, aider à la rénovation énergétique des bâtiments, améliorer encore les transports publics, assurer un tourisme durable et de qualité à son territoire.

 

Comment les Chamoniards voient-ils cette candidature ?
Un classement à l’UNESCO attirerait-il encore plus de monde à Chamonix ? Peut-être les réservations hôtelières en haute saison, été comme hiver, passeraient-elles de 90 à 100 % ?
En plein été, dans une vallée de 13 000 habitants, ce sont aujourd’hui 100 000 personnes par jour qui fréquentent notre vallée et nos montagnes. On peut dire que le site est déjà au bord de la saturation. Le label UNESCO n’entraînera pas de différence sensible.
Le Mont-Blanc est aujourd’hui une montagne mythique dans le monde entier, le sommet lui-même est déjà victime d’une surfréquentation dommageable à son environnement…
On peut donc considérer que l’avantage économique d’un classement sera minime pour l’économie chamoniarde.
Par contre, le profil de nos visiteurs peut se trouver modifié. Nous recevrons encore plus de touristes attirés par la beauté et l’intérêt du territoire, visiteurs déjà habitués à fréquenter les sites UNESCO, motivés non seulement par l’ascension du mont Blanc mais aussi par la richesse historique et culturelle de la région.

 

L’intérêt essentiel du classement UNESCO ressenti par les populations locales, animées d’une forte conscience écologique, est l’obligation qui sera celle du territoire élu de se doter d’un plan de gestion et de protection internationale rigoureux. Elles y voient une assurance pour l’avenir contre les dégradations d’un équipement et d’une urbanisation excessifs ainsi que d’une surfréquentation délétère. Comme leur maire, elles espèrent, peut-être naïvement, que ce classement sera un argument pour limiter le trafic poids-lourds au travers du Mont-Blanc et pour obtenir des moyens pour faire baisser la pollution atmosphérique.
Donc les populations locales sont majoritairement favorables à ce classement UNESCO.

 

Patrimoine naturel. Le Mont-Blanc mérite-t-il un tel classement ?
Le site naturel a-t-il une valeur universelle exceptionnelle ? Il y a beaucoup d’autres très belles montagnes à travers le monde. L’UNESCO ne peut les classer toutes.
Mais le Mont-Blanc a ceci de particulier et d’exceptionnel, les Chamoniards en sont bien convaincus, qu’il offre la juxtaposition spectaculaire sur quelques km² d’un haut massif glaciaire à l’architecture parfaitement équilibrée et d’un jaillissement d’aiguilles de granit dominant la ville de Chamonix. Cette proximité entre les deux types de relief est tout à fait unique au monde. Ce noyau du massif est entouré de sommets secondaires prestigieux tous entourés de systèmes glaciaires dont l’altitude élevée assure la pérennité pour de très nombreuses années malgré le réchauffement climatique.

 

Sur le plan culturel, le massif et ses vallées sont un point phare en Europe et dans le monde depuis le XVIIIème siècle.
Des aventuriers, des artistes, des hommes de lettre, des scientifiques et surtout des alpinistes sont venus de tous horizons, pour gravir nos sommets et pour décrire les beautés de notre nature.
Dans cette belle histoire racontée par ces hommes, la perception même de la montagne a évolué, passant de « monts maudits » à « sommets merveilleux ».

 

Ainsi la vallée de Chamonix, célèbre pour abriter la plus vieille et la plus nombreuse compagnie des guides du monde, est-elle devenue le creuset de l’alpinisme, et elle l’est toujours aujourd’hui, terrain d’expérimentation de toutes les pratiques alpines les plus audacieuses.

 

Notre dossier de candidature doit prendre en considération les traces « physiques » que ces multiples activités ont laissé dans le massif. Depuis le patrimoine vernaculaire remontant à l’époque du Prieuré, jusqu’à l’architecture riche et diverse des grands hôtels chamoniards —y compris celui du Montenvers―,des anciens palaces aux établissements modernes, on assiste à cette évolution des modes d’hébergement pour accueillir le visiteur, un phénomène touristique dont on peut dire qu’il s’est inventé à Chamonix, puis à Courmayeur et à Orsières.

 

Il ne faut pas oublier non plus les équipements plus modernes, trains, téléphériques, refuges, tunnel sous le Mont-Blanc, qui témoignent de l’adaptation de l’homme à son environnement de montagne a priori peu fait pour l’accueillir.

 

Ce lieu à la beauté inégalée attire tout au long de l’année événements sportifs, festivals musicaux, congrès internationaux, rassemblements d’alpinistes, expositions artistiques, réunions littéraires et philosophiques, premières cinématographiques, qui assurent à la vallée un rayonnement international.
Nos vallées voisines du Valais et du Val d’Aoste ne sont pas exclues de ce mouvement.

 

Il nous semble que ce sont toutes ces marques dans le territoire que l’UNESCO pourra reconnaître au Patrimoine Mondial.

 

Comment l’UNESCO jugera-t-elle la procession de poids-lourds à l’assaut du Mont-Blanc ? Quel sera son diagnostic sur l’invasion estivale de la vallée par des dizaines de milliers de voitures et par le développement difficilement contrôlable d’une urbanisation envahissante ? Que pensera-t-elle de la surfréquentation du massif et des milliers de touristes sur les pentes du mont Blanc chaque semaine ?
Quelle appréciation portera-telle sur les industries polluantes de l’entrée de notre vallée ? Elle risque d’être sévère sur tous ces points, elle le sera sans doute moins sur la justification du classement au titre culturel qui est absolument incontestable.

 

La route est encore longue. Tous les acteurs, politiques, associatifs, institutionnels, à l’échelon local, départemental, régional et national, sur les trois pays, doivent travailler de concert pour apporter les bonnes réponses à toutes ces questions, pour engager dès aujourd’hui des actions concrètes de bonne gestion du territoire, sur lesquelles sera jugée notre habilitation à prétendre au classement du Mont-Blanc au Patrimoine mondial Naturel et Culturel de l’UNESCO. C’est notre vœu le plus cher.

 

A lire aussi sur le site de MW : LE MONT-BLANC AU PATRIMOINE MONDIAL DE L’HUMANITÉ ?